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Hommage à Toufic Succar

Condamnant le sens commun qui affirmait que la musique n'était que divertissement, Monsieur Succar croyait en la musique comme un noble métier, auquel il a dédié toute sa vie.

Dans une légende, Saint Jérôme raconte comment un tiers des anges musiciens et chanteurs ont quitté le ciel. Ce départ a causé un grand manque dans la chorale de louange divine et a troublé la plénitude de l'harmonie céleste. Saint Jérôme poursuit en disant que la vocation des musiciens sur terre serait de remplir le manque que les anges ont laissé derrière eux.

J'ai rarement rencontré des musiciens, qui mis à part leur talent, ont pu servir cette haute mission par l'intégrité de leur personne, l'assiduité de leur travail, la fidélité à leurs croyances et la persévérance de leur souffle. Or ce sont justement ces caractéristiques que nous trouvons chez les grands noms de l'histoire de la musique, qu'elle soit orientale ou occidentale. Saint Jérôme, vous aviez raison!

J'ai rencontré un appelé à cette vocation quand j'avais neuf ans. Je suis arrivée chez Monsieur Toufic Succar pour étudier les matières théoriques en parallèle au piano. Avec lui j'ai complété les diplômes de fin d'étude en solfège et en harmonie, le contrepoint, la fugue, l'analyse musicale, et la musique orientale, comme je l'ai accompagné dans sa chorale. Durant ces années de guerre, je prenais mes leçons à son domicile à Achrafieh, un des centres musicaux qu'il avait fondé, permettant ainsi aux jeunes musiciens et musiciennes qui ne pouvaient pas se déplacer jusqu'au Conservatoire National de Musique de Beyrouth, de poursuivre leurs études musicales. Grâce au bagage solide que Monsieur Succar m'a donné et donnait d'ailleurs à tous ses élèves, j'ai été classée première au concours d'entrée de l'Université McGill au Canada et directement en troisième année de cours universitaires. Plusieurs de mes collègues ont également réussi avec excellence les concours des grands conservatoires et universités à travers le monde.

Toufic Succar est né en 1922 avec une malvoyance. Des années plus tard, grâce à une chirurgie, il commence à voir partiellement et avec des lunettes épaisses comme nous l'avons toujours connu. Il a alors surmonté les handicaps du destin par sa volonté et sa diligence, en poussant très loin ses études musicales avec Bertrand Robillard puis au Conservatoire National Supérieur de Paris dont il sort primé, frayant ainsi le chemin à ceux qui, dans les générations suivantes, suivront des études supérieures en musique.

Condamnant le sens commun qui affirmait que la musique n'était que divertissement, Monsieur Succar croyait en la musique comme un noble métier, auquel il a dédié toute sa vie.

Pédagogue, Toufic Succar a formé des centaines d'élèves. En 1953, il est nommé professeur d'écriture musicale au Conservatoire National de Musique de Beyrouth et établit les programmes de solfège, de la théorie de la musique occidentale, de l'analyse musicale, de l'harmonie, du contrepoint, de la fugue, de la composition, et de l'orchestration, comme il participe à l'élaboration des travaux des programmes d'enseignement de la section orientale.

Administrateur, il dirige le Conservatoire National de Musique de Beyrouth de 1964 à 1969. Sous son mandat, deux concerts avaient lieu tous les mois: l'un d'orchestre et l'autre de musique de chambre. Monsieur Succar a également fondé l'école de musique de Bcharré dont sa famille est originaire et l'école de musique de l'Université Notre Dame de Louaizé (NDU) dont il est également le fondateur de sa chorale comme il l'a souvent dit.

Ambassadeur de la musique au-delà des frontières libanaises, Monsieur Succar a été invité à donner des conférences et des concerts dans plusieurs pays en Orient comme en Occident.

Ce messager de la musique a, tout au long de sa vie, été un exemple d'intégrité, d'honnêteté et de respect vis-à-vis de la musique et des autres, collègues et élèves et il n'a pas profité des postes qu'il a remplis à des fins personnels. Ces leçons de valeurs humaines et morales faisaient partie des leçons de musique qu'il donnait. Je l'entends encore dire en classe qu'il fallait servir la musique avec modestie et humilité.

Ayant obtenu une connaissance encyclopédique de l'harmonie, de la polyphonie et de leurs lois dans leurs divers courants, Monsieur Succar est rentré de Paris en 1952 soucieux de rallier cette vaste connaissance au patrimoine musical libanais. Il se fixe pour premier but de continuer à répertorier ce patrimoine, tant religieux que profane dont les traditions de transmission sont restées orales jusqu'au 19ème siècle. Jean Parisot avait publié les chants syriaques maronites au 19ème siècle et Père Paul Achkar avait également répertorié et édité les mêmes chants au début du 20ème siècle.

Compositeur, Monsieur Succar s'en est distingué par sa volonté de polyphoniser ce patrimoine traditionnel. Il harmonise alors les chants monodiques, souvent bâtis sur des modes renfermant des quarts de tons. Cette nouvelle voie dans la composition de la musique orientale pionnée par Monsieur Succar fut remarquée, en 1956, par le compositeur tchécoslovaque, Aloïs Haba qui lui commande une oeuvre: le quatuor op. 32 en mi bayāti fut joué dans diverses capitales européennes.

Monsieur Succar compose en 1966 Les suites folkloriques libanaises, des œuvres polyphoniques pour l'instrument du "qanun" que son épouse Nenna Bakhtannassar exécutera avec l'emploi des dix doigts, une technique toute nouvelle au Liban jusqu'à cette date. Musicien, Monsieur Succar fonde en 1960 une chorale pour chanter le patrimoine traditionnel qu'il a harmonisé à quatre voix. Sous sa direction infatigable, cette chorale formée d'hommes et de femmes de différents âges répète les soirs et en fin de semaine, et se produit partout à travers le pays.

La longue vie en persévérance n'est qu'une image du grand mérite de Monsieur Toufic Succar. Il a été fidèle à l'appel qu'il a eu pour la musique et malgré les difficultés de vue, il a exploré tout instant de sa vie dans la composition, la recherche, la création, et la transmission du savoir musical et des valeurs humaines.

Aujourd'hui c'est la chorale terrestre qui pleure le départ d'un de ses grands. Puisse la chorale de louange divine, elle, se réjouir de son retour.

Shireen Maluf, Docteur es musicologie, Pianiste, écrivain